Retour sur le Cartoon Forum 2026

Par Nicolas Thys

L’édition 2026 du Cartoon Forum s’est une nouvelle fois installée à Toulouse, réunissant cette année 65 projets de séries animées venus de toute l’Europe, mais également du Canada, pays à l’honneur avec un focus sur six de ses productions. Au terme de ces deux jours et demi de présentations, un premier constat s’impose : la créativité du secteur se porte bien. Si certains projets s’inscrivent dans des codes désormais bien établis, nombreux sont les créateurs qui cherchent à renouveler les formes narratives et sérielles.

Toutes les brèves :  Le monde de l'animation

Outside Kaboul

Par rapport aux années précédentes, on observe une légère progression du nombre de séries destinées aux moins de 6 ans, un positionnement peut-être plus rassurant à défendre auprès des chaînes dans un contexte de crise. Pour autant, avec 13 projets orientés vers le public adulte, l'envie de proposer une animation en phase avec son époque reste présente. Encore faut-il que les diffuseurs acceptent de prendre des risques pour donner leur chance à ces propositions, car l’audace n’est pas le point fort de leurs stratégies éditoriales. Le paradoxe est d'autant plus frappant qu’aux États-Unis ou au Japon, de nombreuses séries d’animation populaires destinées aux plus grands occupent une place importante.

Cette année, la France était présente sur 34 projets, soit en production majoritaire soit en production minoritaire et, parmi ces titres, deux tendances sont ressorties. Tout d’abord, un fort retour au réel. Les séries documentaires ou qui optent pour une approche réaliste sont plus nombreuses que les années précédentes. Certaines prennent des formes plus classiques comme Outside Kaboul de Caroline Gillet & Lyonel Charmette (Les films du Poisson), Underground de Julien David (Caïmans productions), Banane a des questions de Claude Barras (Haut et court) ou Ouch de Bianca Scali (Anna Films).

Banane a des questions

Ouch s’attaque à l’endométriose en 9 épisodes de 8 minutes. Déjà pitchée à Annecy et à Rennes, elle se concentre sur le témoignage de femmes qui doivent vivre avec cette maladie, sur leur quotidien, leurs difficultés, avec pour objectif d’offrir de nouvelles perspectives et éviter le discours médical pour aller vers l’écoute. L’incompréhension des proches et d’une partie du corps médical, les douleurs pendant les rapports sexuels, la peur de mal faire, tout sera abordé dans un mélange de techniques traditionnelles qui cherche à composer avec un manque cruel d’images et de mots. Autre projet, plus léger, narré par Jehnny Beth, et conçu dans un noir et blanc épuré, Underground trace le portrait d’artistes décalés, à l’univers foisonnant mais peu connus du grand public et qui ont marqué la musique de la seconde moitié du 20ᵉ siècle. Ce sera l’occasion, dans des épisodes de 5 minutes, de se plonger dans le répertoire de Colette Magny, Brigitte Fontaine, The Residents, Moondog ou Captain Beefheart.

Outside Kaboul reprend le dispositif d’Inside Kaboul, podcast diffusé sur France Inter et porté sur le petit écran par Denis Walgenwitz et la journaliste Caroline Gillet, pour le poursuivre. Cette dernière utilise des notes vocales envoyées par Raha et Marwa, deux femmes afghanes qui racontent au jour le jour leur pays déchiré, leur enfermement à Kaboul et leur parcours jusqu’en Europe. La série devrait être composée de 6 épisodes de 10 minutes chacun. Plus léger, Banane reprend les protagonistes de Sauvages de Claude Barras pour poser des questions philosophiques et tenter d’y répondre à hauteur d’enfant, une sorte de Vous mourrez moins bête, moins scientifique et pour les plus jeunes

Underground

D’autres séries cherchent à créer de nouveaux horizons documentaires ou à aller plus loin. La Vieille dame et le dragon de Nadja Anane & Rozenn Busson (Les Films d’ici Méditerranée) est un hommage à Ursula K. Le Guin, l’une des grandes autrices de fantasy, surtout connue en France pour avoir écrit Les Contes de Terremer adaptés par Goro Miyazaki. Nadja Anane part du principe que l’autrice, décédée en 2018, erre désormais dans les mondes imaginaires qu’elle a créés. Au fil des 5 épisodes de 15 minutes, le spectateur côtoiera ses personnages, ses mondes et ses idées marqués par le féminisme, l’anti-autoritarisme et l’anthropologie culturelle dans un grand voyage intérieur. En guise de narration, seuls les mots de l’autrice seront utilisés, tirés de ses écrits, de ses entretiens ou de ses conférences.

Enfin, dans Bavardages (Novanima), Céleste Fournet cherche à capter l’humeur adolescente à travers les vocaux que sa propre sœur et ses amis se sont envoyés pendant leurs trois années de lycée. Elle a pu les récupérer et avoir une matière authentique. Aucune autre voix ne sera rajoutée et les 15 épisodes de 5 minutes deviendront autant de témoignages qui n’étaient pas destinés à le devenir. L’animation entremêlera de la 2D et des décors réels et plongera le spectateur dans la vie de la génération de ceux qui ont grandi dans les années 2010 avec ses craintes, ses amours, ses rires et ses angoisses.  

La Vieille dame et le dragon

Citons également Le Complexe de la banane de Maïté Xia (Xbo films) et Akissi de Marguerite Abouet & Mael Le Gall (Everybody on board). Ces deux fictions sont tirées des expériences personnelles des deux cinéastes. La première porte sur le tiraillement entre le fait d’être asiatique et née en France avec toutes les attentes sociales et familiales. La protagoniste, trente ans et non mariée doit faire face à ses anxiétés illustrées par de la nourriture qui se met à lui parler. La seconde évoque l’enfance de l’autrice en Côte d’Ivoire à travers une petite fille intrépide et curieuse.

Autre thématique récurrente – peut-être était-ce lié au retour de vacances : l’été et la mer. Plusieurs séries utilisent les vacances et l’eau comme si le lieu et l’époque étaient des réservoirs d’histoires. Pour les plus jeunes, dans Emma sur la vague de Camille Chao et Giulia Iacopini (La Cabane), une fillette en vacances sur une petite île au large de la Sicile va vivre deux mois en compagnie de mystérieuses créatures marines qui veillent sur les gens et de son cousin. Les 52 épisodes s’attarderont sur leur quotidien. Plus aventureux, Pélagie de Navarique (Les Astronautes) est un spécial TV signé Titouan Bordeau avec Benoit Chieux à la création graphique. Il s’agit d’une histoire de pirates à hauteur d’enfants. Le Navarique, immense bateau conçu comme une ville, n’a plus de mascotte et Pélagie va devoir affronter le capitaine du navire pour choisir la nouvelle. Les amateurs de Conan, fils du futur, y verront quelques références assez nettes.

Un autre spécial TV, cette fois situé en Bretagne, a également marqué le Cartoon. Des plans sur la comète (JPL Films) marque le retour de Fabienne Wagenaar, accompagnée de Jérémie Balais, après Plus douce est la nuit. Alors que le mois d’août se termine, Luna va passer quelques jours avec son père reporter pour observer une météorite traverser le ciel. Alors que le père s’intéresse aux habitants quelque peu farfelus, la jeune fille fait la connaissance d’un garçon et va vivre une fin d’été étonnante et contemplative. Enfin, S(e)ummer Stories (Premier Degré) évoquera les galères de deux adolescents qui ont décidé de passer des vacances à Lloret del Mar après avoir obtenu leur bac et eu le cœur brisé. Leur objectif : le fun. En route, ils croiseront une influenceuse et son énorme chien et écumeront les galères et moments de joie : festivals, nouveaux amis, romances… Chaque épisode de 4 minutes composera avec l’univers des réseaux sociaux et l’authenticité des moments vécus dans la vie réelle.

Pélagie de Navarique

Difficile de ne pas évoquer deux autres projets singuliers et, eux aussi, davantage axés sur l’animation adulte : Ernestine (Laïdak Films) et Dog & I (Sacrebleu). Adaptation d’une bande dessinée de Salomé Lahoche, Ernestine est une sorte de Daria Morgendorfer de 9 ans française qui fume avec une famille qui convoque tous les clichés. Avec une belle dose d’ironie et des couleurs vives, elle évoque la charge mentale, la mort, les structures familiales bancales tout en posant un regard assez virulent sur les institutions. Plus radical encore dans son absurdité totale, Dog & I poursuit une série de collaborations entre Sacrebleu et des artistes latino-américains. Cette fois c’est Guy Charnaux, animateur brésilien basé à Londres, qui est aux commandes du projet dans un univers qui oscille entre les premiers courts métrages de Don Hertzfeldt et le Dumbland de David Lynch. Un chien qui parle, un homme, et une totale absence de logique et de raison dans un univers en noir et blanc où des vieilles dames sont écrasées par des tanks venus du ciel. Rien que ça, ça mérite un diffuseur.

                                                                                                      
Nicolas Thys

Ernestine