Hommage à Marjane Satrapi

Toutes les brèves :  Le monde de l'animation

Lorsque l’AFCA m’a demandé si je pouvais écrire un texte en hommage à Marjane Satrapi, je m’en sentais totalement incapable. Après avoir été son assistant pour Persepolis, les années qui ont suivi ont vu grandir notre amitié. Au point qu’après sa mort, je ne voyais pas quels mots pourraient avoir du sens. Je me suis alors inspiré d’elle et de l’une de ses dernières réalisations : la Fondation pour le cinéma Mattias et Marjane Ripa-Satrapi. Elle est dédiée à de jeunes gens étrangers venant étudier l’art en France, tout comme elle, il y a trente deux ans. Aussi, je me suis entretenu avec trois jeunes réalisatrices étrangères, étudiantes à la Poudrière : Flora Dreer (Brésil) ; Novella (Indonésie); et Catalina Sikorski (Argentine), afin qu'elles me racontent ce que représente Marjane pour elles. Je veux les remercier chaleureusement pour leur temps, et pour m’avoir finalement aidé à écrire ces quelques mots pour Marjane Satrapi.

Denis Walgenwitz

Flora Deer

J’ai vu le film Persepolis il y a longtemps. Je me souviens qu’il m’a touchée alors que j’étais adolescente. Pourtant je ne me souviens plus trop du film aujourd’hui. J’ai donc eu envie de le revoir. L’idée m’est venue il y a peu de temps, aussi, lorsque j’ai appris la nouvelle de la mort de Marjane Satrapi, j’ai ressenti un sentiment bizarre…

Catalina Sikorski

Moi aussi j’ai vu Persepolis pendant mon adolescence, mais j’avais lu les BD de Marjane Satrapi avant. Je les ai beaucoup aimées, et elles me restent plus en mémoire que le film. J’étais jeune et pas encore attirée par les films d’animation indépendants. Aussi, Persepolis a été le premier film d’animation pour adulte que j’ai découvert.

Novella

Moi, je ne connais que Persepolis, que j’ai découvert lors de mes études à Singapour. Mais j'étais tellement jeune à cette époque que je n'ai pas tout compris au film. À l'époque, je ne regardais que les films de Disney, alors c'était un nouveau monde que je n’avais jamais vu qui s’ouvrait à moi. Et finalement, le film m’a beaucoup marquée, mais après coup. Parce que c'est un film qui n’est pas du tout naïf, comme les films de Disney qui sont “magiques” et plus joyeux. Persepolis, au contraire, présente un côté très réaliste qui parle du monde et du présent. J’en ai revu depuis plusieurs extraits, et avec l’âge, je comprends pleinement ce que le film raconte. J’ai aussi réalisé qu’on ne parle pas de politique dans les films d’animation en général. Persepolis le fait, et c’est un travail important et très sincère.

Flora Deer

En voyant le film pour la première fois, j’ai réalisé qu’il existait d’autres possibilités, qu’il ouvrait une porte nouvelle sur d’autres usages possibles du cinéma d’animation. Car pour moi, avant, c’était un cinéma qui se voulait tout public et qui abordait des sujets très généraux pour cette raison. Alors que ce film parlait de problèmes politiques, sociaux ou intimes.

Catalina Sikorski

C’est vrai que c’est un film particulier parce qu’il est politique, politisé même. Mais même s’il a un côté “manifeste”, il a une ligne, une vision très particulière, explicite, et qui ne se cache pas. Ce n’est pas du tout artificiel. Comme le disait Novella, c’est sincère, il utilise un type de narration avec une esthétique forte et très bien jouée. Mais ce n’est pas seulement pour évoquer un sujet politique, c’est une histoire très personnelle, et c’est ce qui est touchant.

C’est une partie intéressante du travail de Marjane Satrapi : ce film touche énormément de gens parce qu’à travers lui et ses personnages, on voit clairement l’expression d’une personne qui s’exprime. Finalement, ce n’est pas courant, et lorsque ça arrive, c’est immédiatement attirant et attachant. Quand on veut faire des films et qu’on regarde celui-là, il nous donne envie de parvenir à faire la même chose, à s’exprimer avec cette force, et ça donne de l’espoir car on voit que c’est possible. Aussi, je me souviens que lorsque je lisais ses bandes dessinées, les histoires m'enthousiasmaient et me donnaient de la force. Une voix qui te parle de manière aussi directe, donne envie de t’exprimer à son tour, de prendre la parole, mais aussi d’écouter.

Flora Deer

Il y a une certaine beauté à sentir la réalisatrice derrière l'image du film. On sent que cette personne a vraiment envie de raconter cette histoire. Ça résonne avec le public et ça forme une boucle qui va inspirer une nouvelle génération parmi les spectateur·rices du film.

Novella

Une des forces du film vient aussi du fait que c’est celui d’une femme. Il nous fait sentir et réaliser que le regard d’une femme porte une force différente de celui d’un homme Mais surtout, dans le cas de Persepolis, on sent une voix, une émotion… On voit comment elle vit… Ce n’est pas seulement un film politique. C’est un film qui traverse sa vie et ses émotions. Elle se sent triste, elle pense à la mort, à ses amis, à l’amour… On entre littéralement dans sa tête, et je ne retrouve pas cette dimension dans les films qui ne sont pas faits par des femmes.

Catalina Sikorski

À l’époque où j’ai vu le film, je ne l’avais pas conscientisé, mais c’est vrai que ça se sent. Il y a déjà beaucoup de personnages féminins, qui sont des personnages importants et forts. Tous les protagonistes, les méchants, les gentils, il y a des femmes partout ! Et pour des filles comme nous, même de façon inconsciente car nous étions jeunes, ça a contribué à nous sentir concernées par le propos du film. L’émotion, le cœur sont mêlés au propos politique du film. Au final, c’est un film complexe, et c’est cette complexité qui le rend si vivant.

Flora Deer

Je suis d’accord avec Catalina et Novella. J’ajouterais que je le ressens aussi dans le traitement graphique et dans la façon dont le film représente les personnages. Je trouvais ça différent, je sentais une sensibilité particulière.

Novella

Moi j’aime bien la façon de représenter le hijab. Je n’imagine pas un homme parvenir à jouer graphiquement avec le hijab de cette façon. C’est vraiment un truc de femme. Pour moi qui vient d’Indonésie qui est un pays musulman, je connais bien ça, le hijab (rires)...

Catalina Sikorski

Une autre caractéristique que j’attribue à la façon dont les femmes réalisent des films, c’est cette manière d’aborder les sujets comme des questions. Elle a une idée et elle la propose sous forme de question, ce qui permet au spectateur d’imaginer plusieurs réponses. C’est une façon de ne pas imposer ses idées. Et pour une question comme celle que nous venons d’évoquer, comme le port du voile, cela permet de l’aborder de façon plus subtile. Et ce n’est pas facile d'être subtil dans un film. La scène où le père de Marjane questionne Mme Nasrine sur la raison pour laquelle elle porte son foulard devant lui est un bon exemple. Au lieu de dire ce qu’elle pense, Marjane Satrapi pose une question, et elle nous permet d’entendre la réponse, elle lui fait une place. Je trouve cette façon de faire plus féminine. Là où j’ai le sentiment qu’un réalisateur nous donnerait de façon plus directe sa façon de voir le monde. Ici, c’est ouvert et à l’écoute des autres.

Denis Walgenwitz

Qu’est-ce que la disparition de Marjane Satrapi vous inspire?

Catalina Sikorski

C’est un peu particulier pour moi car sa mort arrive pratiquement au même moment que celle de deux personnes très populaires en Argentine: Carlos Indio Solari qui était un chanteur de rock, acteur majeur de la contre culture en Argentine. Et Taty Almeida qui a beaucoup lutté pour les droits humains, notamment pour retrouver les enfants disparus pendant la dictature. Ce sont des personnes qui nous inspirent beaucoup et dont on sent fortement l’absence lorsqu’elles disparaissent. Même pour une personne comme Marjane qui n’était pas aussi proche de moi dans mon imaginaire, j’ai eu le sentiment que c’était dommage qu’elle ne soit plus là pour dire d’autres paroles, d’autres mots, de nouvelles idées qui peuvent nous nourrir. Marjane fait partie de ces personnes qui “nourrissent” le monde, et l’inspire pour plus de communication, plus de liberté et de force. De la bonne force.

Flora Deer

Cela donne envie de revoir ce qu’elle a fait, de mieux la comprendre. C’est inspirant, et ça donne envie de marcher sur “le bon chemin”. Car sans être prétentieux, son travail nous inspire et nous fait nous demander comment parvenir à trouver la bonne façon de raconter la bonne histoire afin d’être en mesure de toucher autant de monde qu’elle en a été capable.

Novella

Je me dis que cette triste nouvelle permet de parler de ce qu’on peut faire ensuite. Et c’est une bonne chose car sinon, on risque d’oublier. Ça nous donne de l’énergie, celle de continuer ce qu’elle a fait. Même si c’est un peu triste, c’est une énergie que nous ressentons.

Propos recueillis par Denis Walgenwitz.

Une séance hommage à Marjane Satrapi est prévue le samedi 24 octobre à 10h30 au Cinéma le Louxor dans le cadre de la Fête du cinéma d'animation, avec la projection de Persepolis, en présence de Denis Walgenwitz et Marc Jousset. Cette projection est organisée en collaboration avec Mon Premier Festival.