Emile Reynaud

« En ressuscitant ces bandes, on fera autant pour le prestige de la France à l’étranger que le jour où l’on dégagea les fresques de la garde-robe des papes à Avignon.  Les films de Reynaud sont nos incunables. Nous devons les faire connaitre au monde. » 

Vœux exprimés par George Sadoul en 1945, cité dans le catalogue de l’exposition organisée par Henri Langlois, Emile Reynaud : peintre de films (Journal de la Cinémathèque 1986)

Introduction

Pionnier du cinéma et inventeur des premières images animées, Emile Reynaud a laissé peu de trace des « pantomimes lumineuses » créées pour son théâtre optique. Plus de 500 000 spectateurs ont pourtant afflué lors des sept ans de représentations, entre 1892 et 1900, au Musée Grévin. De la dizaine de bandes animées réalisées par Emile Reynaud il ne reste aujourd’hui que deux bandes : Pauvre Pierrot (1892) et Autour d’une cabine (1893), l’une au Conservatoire national des Arts et Métiers, l’autre à la Cinémathèque française.

Grâce aux efforts conjugués des Archives du Film, notamment de M. Andrzej Dyja responsable du laboratoire des restaurations du film ancien, du Centre National de la Cinématographie, de la Cinémathèque Française et des équipes de Julien Pappé au Studio Magic-Films, le spectacle des pantomimes lumineuses a pu être reconstitué et présenté comme à l’origine lors de sa première représentation du 28 octobre 1892.

Emile Reynaud, inventeur de l’image animée

Emile Reynaud nait le 8 décembre 1844 à Montreuil, d’un père graveur en médaille et mécanicien de précision et d’une mère institutrice, érudite, et aquarelliste. Inventeur de génie, à l’esprit curieux et scientifique, très jeune il est capable de réaliser sur indication diverses machines. A 14 ans il est employé au montage d’instrument d’optique et devient un peu plus tard photographe. Il se lie en 1864 à l’Abbé Moignon, savant ecclésiastique traitant de sujets scientifiques modernes comme l’art des projections lumineuses, et devient son collaborateur.

C'est au Puy-en-Velay qu'en 1876, il met au point son premier jouet d'optique, le Praxinoscope, qu’il va dans les années suivantes aussi bien commercialiser que développer. De sa main naissent le Praxinoscope-Théâtre (ajout d'un décor) et Praxinoscope à Projection (projection sur un écran). Mais ces machines ne reproduisent encore qu'un mouvement cyclique, limité à 12 images, alors qu'Émile souhaite raconter une histoire, projetée sur un écran, devant un large public. Enfin en 1888, Émile Reynaud brevète son Théâtre Optique et propose quatre ans plus tard une attraction qui laisse le public stupéfait : une bande de dessins s’animent devant un ingénieux jeu de miroirs et sont reflétés sur un écran blanc ; une lanterne magique auxiliaire projette simultanément le décor fixe. Les deux images se combinent et proposent aux yeux du public de véritables petits dessins animés alors appelés Pantomimes Lumineuses.

Cette toute nouvelle attraction est inaugurée au musée Grévin le 28 octobre 1892 et fonctionne jusqu’en mars 1900.

Ce sont les prémices du dessin animé. Il ne deviennent cinématographiques qu’avec Émile Cohl en 1908 avec la création de son premier film Fantasmagorie.

Emile Reynaud, inventeur du principe d’animation « image par image » crée l’image en mouvement en faisant succéder une suite d’images cohérentes légèrement différentes les unes des autres et nous fait passer avec cette idée simple de la civilisation de l’image fixe à celle de l’image animée. Il invente le début du langage cinématographique avec une vraie narration dans ses animations, l’entrée de champ, la sortie de champ de ses personnages et des tensions dramatiques entre chacun d’entre eux.

Mais le Musée Grévin impose à Emile Reynaud des cadences de production infernales, les délais sont trop courts pour créer de nouvelles pantomimes, son entreprise de fabrication de praxinoscope décline. Enfin, il est concurrencé dès 1896 par l’invention des frères Lumière et leur cinématographe qui se répand en peu de temps dans le monde entier. Emile Reynaud revend ou détruit son matériel de projection et quasiment toutes les bandes de ses pantomimes lumineuses : il aurait jeté dans la Seine sa dizaine de film, craignant le feu dans son appartement-atelier rue Rodier (9e). Il meurt dans la misère la plus totale en 1918 à Ivry-sur-Seine. 

Le Théâtre Optique - Illustration Publicitaire

Les deux bandes restantes du théâtre optique

Avec le théâtre optique, Emile Reynaud invente la bande perforée, une perforation unique au centre qui permet de faire avancer ou reculer la bande au gré des improvisations du manipulateur du théâtre optique, en l’occurrence Emile Reynaud lui-même. C’est la première fois dans l’histoire de l’animation d’images que la bande perforée est employée, montrant ainsi le chemin aux Frères Lumière et à Edison. 

Ce dispositif fait sortir l’animation d’un système fermé en boucle, comme celui du praxinoscope, pour aller vers le développement d’une histoire. Chaque cadre est peint à la main, chaque pose est constitué de gélatine végétale et mesurant 6x6 cm. Le fond est noir et les personnages en couleurs, ils sont peint à l’encre de chine. Ces images sont reliées entre elles par un cadre souple renforcé par une languette de cuivre au niveau de la perforation pour être plus résistante. L’ensemble forme la bande qui passe dans le théâtre optique. Les images avançaient de manière fluide et stable dans la lanterne magique grâce aux fameuses perforations et au jeu ingénieux des miroirs. 

Emile Reynaud lui-même était aux commandes de son théâtre optique dont la manivelle permettait une liberté de tempo, et donc une improvisation possible. Le rythme original était compris entre 6 et 8 images par secondes, mais l’opérateur pouvait accélérer, ralentir, ou faire un mouvement de va et vient suivant les réactions du public. 

Pauvre Pierrot

France, peinture animée, environ 15 minutes, 1892, musique de Gaston Paulin, longueur : 36 mètres ; reconstitution de la bande conforme à l’original réalisé par Julien Pappé. 

Légende : Le théâtre optique est un objet unique et difficile à imaginer. Nous montrons ici tout d’abord le décor fixe (1) puis les personnages (2) : l’assemblage des deux plans n’étant possible qu’à travers le théâtre optique. L’image la plus connue (3) pour parler de Pauvre Pierrot est donc tirée de l’adaptation cinématographique de Julien Pappé et non pas de la bande originale (4). 

Julien Pappé reconstituant la bande conforme à l'original d'Emile Reynaud

Légende : (1) (2) (3) Pauvre Pierrot © Magic-Films, (4) Pauvre Pierrot © Bande originale 

Un spectacle musical

Emile Reynaud a inventé la musique à l’image. Il fait appel au compositeur Gaston Paulin, qui compose une musique originale pour Pauvre Pierrot et Autour d’une cabine. Cette dernière était jouée en direct et le pianiste synchronisait son jeu aux mouvements des personnages pendant la projection. Les partitions étaient donc flexibles et pouvaient durer plus ou moins longtemps ; ainsi chaque représentation était unique. La durée du spectacle pouvait varier de 7 à 15 minutes.

Des reconstitutions du théâtre optique 

Plusieurs reconstitutions du théâtre optique d’Emile Reynaud ont été réalisées à partir de 1945, mais ces appareils ne peuvent projeter les bandes originales qui sont trop fragiles et abimées. Pierre Bride et Gabriel Allignet s’y sont attelés en premier pour le film de Roger Leenhardt Naissance du Cinéma en 1946. Puis Jean Vivié et René Piquet à la fin des années 1960 et au début des années 1970. Pierre Bracquemond réalise une reconstitution de l’appareil d’origine d’après la gravure sur bois illustrant l’article de Gaston Tissandier sur le Théâtre Optique 1892. La gravure donne la disposition générale des éléments constituant la machine. Les personnages donnent l’échelle, et comme les dimensions de la bande sont connues, le travail de Bracquemond propose une reconstitution ressemblante et fonctionnelle, mais pas une exactitude mécanique historique.

Grâce à cette reconstitution, Julien Pappé et son équipe, aux Studio Magic-Films, remettent en route le spectacle des Pantomimes lumineuses tel qu’il a existé à ses débuts. Ils fabriquent une dizaine de copies de la bande Pauvre Pierrot qui serviront aux démonstrations du théâtre optique dans plusieurs villes d’Europe.

Ensuite viendra l’adaptation cinématographique de ce spectacle sur pellicule 35mm, qui sera un nouveau défi pour Julien Pappé, tant au niveau technique qu’artistique. Le film reste une interprétation de ce que le spectacle a été à l’origine.

 En 1995, Klaus Lorenz et Catherine Oudoin vont construire un nouvel automate à échelle réduite projetant une bande au format 35 mm.

Le Théâtre optique d'Émile Reynaud, 1892 (gravure de Louis Poyet, la Nature n°999)

Qui est Julien Pappé ?

Julien Pappé naît en 1920 en Pologne. Dès son plus jeune âge, il s’intéresse aux manipulations méticuleuses et monte, alors encore soldat, une troupe de théâtre de marionnettes. En Russie il se retrouve décorateur sur Ivan le terrible (1945), et passe deux ans à Moss-Films à Moscou. Après la guerre il monte un théâtre de marionnettes "Teatr i Lalka" à Lodz, dans une ancienne salle de cinéma. 

Le succès est au rendez-vous et il est invité à présenter ses spectacles à Paris dans le cadre d’un festival organisé par l’UNESCO. Il s’installe définitivement à Paris en 1948. 

Très vite, il s’intéresse à l’animation et monte son premier studio dans des caves à La Villette : en 1953 naissent ainsi les productions Magic Films. De 1961 à 1969, il s’associe au groupe du Service de la recherche de l’ORTF où il bénéficie de moyens qui lui permettent d’expérimenter des techniques d’expression différentes. Il met au point une caméra truca qui lui permet de réaliser des effets visuels inédits (vers 1963). 

Son invention est si novatrice pour l’époque que de nombreux cinéastes viennent dans son studio pour en exploiter les possibilités, (les réalisateurs de la Nouvelle Vague par exemple, pour lesquels il réalise des bandes annonces) sorte d’avant-goût artisanal des images virtuelles d’aujourd’hui. 

Julien Pappé protecteur d’Emile Reynaud

Dans les années 1980, les Archives du Film et la Cinémathèque française s’associent à Julien Pappé pour sauver sur pellicule 35 mm les images animées de Georges Demeny et de Jules-Etienne Marey, véritable défi avant l’ère du numérique.

Au vu du succès des images transférées sur film 35 mm, les Archives françaises du Film lui confient ensuite la bande d’Émile Reynaud Pauvre Pierrot. Il est ainsi à l’origine de la reconstitution autant des images peintes à la main, qui étaient en très mauvais état, que du spectacle. Il s’attaque ensuite à la deuxième bande sauvegardée d’Emile Reynaud, Autour d’une Cabine, qu’il va d’abord reconstituer et ensuite adapter cinématographiquement sur 35 mm ; travail commandé par la cinémathèque Française avec l’aide de la Fondation de France.

Les bandes sont refaites de manière similaire à celles utilisées par Emile Reynaud, mais conçues avec du matériel moderne. Le support en gélatine organique, qui était très abîmé par le temps (couleurs délavées, support craquelé, gondolé, troué, et cartons en très mauvais état) est remplacé par un support polyester non déformable et ayant une pérennité de plusieurs centaines d’années. Les petits cadres en carton sont renforcés pour assurer une meilleure solidité projection après projection. Une graphiste miniaturiste, Françoise Francès, a reconstitué le décor d’après maquette de référence et a procédé aux retouches et au renforcement des couleurs.

Ce n’est pas une restauration classique, dans le sens où l’on ne touche pas à la bande originale, mais on reproduit une bande similaire à l’original. Julien Pappé est le seul à avoir travaillé sur l’adaptation cinématographique de Pauvre Pierrot. Il en propose deux versions. La première, réalisée en 1991, est proposée lors d’une soirée « Théma » sur la chaîne ARTE et projetée lors du Festival d’Annecy en juin 1993. Sur cette adaptation, Julien Pappé recadre les personnages en plans plus serrés et ajoute un plan sur Colombine qui se penche à sa fenêtre, semblant inviter Arlequin à la rejoindre. Pour faire cet insert, le réalisateur réutilise des images qui ne sont pas contiguës, sur la bande originale, aux images finales d’Arlequin. La deuxième adaptation en 1996 est projetée régulièrement et disponible en DVD avec le livre sur Les Pionniers de l’animation proposé par les Archives françaises du film.

Sur l’ensemble des adaptations de Julien Pappé, la musique originale de Gaston Paulin est reprise. La restauration de Julien Pappé propose une version musicale qui lui est propre, fixée dans la temporalité de son film.

Restauration de Pauvre Pierrot par Julien Pappé

Pauvre Pierrot - Adaptation cinématographique de Julien Pappé

Julien Pappé © Tamara Pappé

Bibliographie / Webographie / Accès aux films

  • Kermabon Jacques, Garnero Jean-Baptiste, CNC, Du praxinoscope au cellulo – Un demi siècle d’animation en France (1892-1948), CNC, Paris, 2007 (p.17)
  • Sur les jouets optiques : Maurice Corbet (dir.), Lumière & mouvement, Les origines du cinéma, Les collections – Centre international du cinéma d’animation, Musée-Château d’Annecy, Annecy, 1989
  • Journal de la Cinémathèque, Article de Noëlle Giret de 1986 avec Interview de Julien Pappé par Michel Roudévitch
  • Journal de la cinémathèque dossier suite, 1986, biographie d’Emile Reynaud par Pierre Bracquemond